Sixième étape : Curzu-Serriera
Durée : 3h30 de marche  Dénivelé : +400 – 700  Longueur : 12 km
Météo : Nuageux et tiède

Dès six heures du matin, les québécoises de la chambre voisine font un ramdam d'enfer. Nous sommes étonnés d'un tel manque de civilités de la part de nos cousines d'Amérique.
Nous nous retrouvons tous attablés,  à 7h30, devant un grand bol de thé ou de café fumant. Nous quittons les dames de Haute Savoie qui rejoignent Galéria tandis que nous poursuivons notre périple avec les Nantais.
Nous bifurquons vers le village de Partinello pour faire le plein de victuailles. L'alimentation générale se trouve, évidemment, en bas du village, après une série de virages en lacets. Mais le principal n'est-il pas de pouvoir faire abondance de victuailles pour le repas de ce midi ? Nous repartons le cœur léger, mais le sac un peu plus lourd de nos commissions. Nous arrivons dans le village de Serriera en début d'après-midi. Le gîte est ouvert, mais notre nom ne figure pas sur la liste des chambres attribuées. Nous retournons vers le bar du village et rencontrons la responsable qui ne comprend pas cette omission. Elle nous alloue, néanmoins, une autre chambre que nous nous empressons d'occuper dans cet ancien moulin à huile magnifiquement reconverti. Nous avons une envie expresse de descendre à la plage, située à trois kilomètres du bourg par la route. Renée, trop fatiguée, reste se reposer au gîte. Deux paillotes occupent l'entrée de la plage. A cette saison, l'eau reste glaciale. Il n'y a que Martine pour la trouver délicieuse. Après une tentative désespérée jusqu'à mi-cuisse, je renonce et je profite de la tiédeur des galets pour m'abandonner à une récupération passive.
Au retour, nous tombons sur un couple de couleuvres, entortillées, en pleine parade nuptiale. Sur le bas côté de la route, elles nous livrent une danse orientale jusqu'au moment où une automobile les effraie. Elles se réfugient dans le fossé, parmi la végétation luxuriante.

 

serpent
Couleuvres enlacées

 


Nous récupérons Renée, puis filons au bar déguster une bonne bière corse.
Quelle est l'occupation d'un corse en dehors de la saison touristique ? Pour les hommes de Serriera, c'est la chasse aux sangliers, qui se pratique plusieurs jours par semaine.
Par petites bribes, nous apprenons à mots couverts, la mentalité corse.
Durant le repas du soir, qui se déroule dans l'ancienne salle où l'on pressait les olives, la discussion porte sur la signification du drapeau corse et sa tête de maure. Les esprits, déjà bien échauffés, nous incitent à ne pas insister sur certains points de l'histoire corse. Nous partageons notre chambre avec deux jeunes allemands, qui semblent apprécier, sans modération, le pastaga.

Journée de repos à Serriera

Afin de pouvoir visiter Porto, les calanques de Piana et la réserve de Scandola, nous avons opté pour une pause d'une journée à Serriera.
Dès le matin, nous partons à pied en direction de Porto dans l'espoir de se faire prendre en stop car la météo n'est pas engageante. Après les pluies de la nuit, le temps reste très menaçant. A mi chemin, une voiture consent, enfin, à s'arrêter. Seule une bretonne pouvait avoir la gentillesse de nous monter à bord. L'omertà étant de mise, nous n'en dirons pas plus, mais nous apprenons que pour un corse prendre quelqu'un en stop ou l'héberger va forcément nuire au commerce local et à son propre intérêt. Nous sommes au port de Porto où s'alignent les boutiques de souvenirs et les hôtel-restaurants. Nous en profitons pour écrire les cartes postales car les bateaux sont bloqués au port en attendant un répit de la météo. Après une bonne collation, nous apprenons que le départ est imminent. Nous grimpons dans la vedette, bientôt suivis par tout un groupe. Puis au cours du trajet, la pluie se met à tomber abondamment. Tout le monde se retrouve, tassé sous l'abri, au centre du bateau. Selon les dires du bosco et du copilote, nous avons hérité du meilleur capitaine de Porto, celui qui ose pénétrer au plus profond des grottes marines.

roche
Au ras de la roche

 

C'est vrai que la coque et les passavants frôlent les parois des côtes rocheuses en passant sous les arches de pierre. La côte est admirable, l'eau d'une clarté spectaculaire.
Après avoir longé les calanques de Piana, nous retournons sur Porto, débarquer le groupe et repartir vers la réserve de Scandola. Les grains se succèdent, la pluie est parfois si forte que la visibilité tombe à quelques mètres. A bord  nous retrouvons une des québécoises hébergées à Serriera. Nous aurons ainsi l'explication du réveil matinal car en temps que "Time Keeper" ou gardienne du temps, elle avait omis de changer sa montre d'heure.
Le bateau navigue au plus près des falaises qui plongent dans l'eau cristalline. Les pluies ont gonflé les cascades qui s'écoulent le long des parois rocheuses. La couleur rosée de la pierre contraste avec le bleu profond  et le vert turquoise de la mer. Nous poursuivons notre périple maritime jusqu'à Girolata pour une escale minutée d'une demi-heure. Nous en profitons pour aller boire un verre au Cormoran Voyageur. Nous sommes chaleureusement accueillis par Joseph et Colette. Sous une pluie diluvienne, le bateau rejoint Porto.  Après avoir fait le plein de provisions, nous tentons le retour en tendant le pouce, mais toujours sans succès. Puis la pluie se met à tomber, trempés, à marche forcée et résignés, nous rejoignons le gîte. Martine glisse dans ses chaussures imbibées d'eau et s'abandonne à marcher pieds nus sur l'asphalte.
Lorsque nous pénétrons dans notre chambre, un désordre indescriptible y règne. Les jeunes allemands ont pris leurs aises, et nous repoussons leurs affaires pour accéder à nos couchettes.

Septième étape : Serriera-Ota
Durée : 6h30 de marche  Dénivelé : +900 – 600  Longueur : 14 km
Météo : Beau temps

Au petit déjeuner, nous rencontrons un couple de suisses et un groupe de cinq personnes venant de régions différentes (Normandie, Cantal, Charente). Nous poursuivrons notre aventure en leur compagnie.
Le soleil rayonne, nous entamons cette étape par une bonne piste forestière. A deux kilomètres du gîte, l'oncle de la responsable du gîte élève des sangliers. Comme chaque matin, il vient apporter à ces cochons sauvages un complément de nourriture sous forme de maïs ou de pain sec. Il nous invite à l'accompagner dans l'enclos où nous découvrons les marcassins, venant dévorer prestement leur ration avant de retourner dans le maquis.
Après cet intermède animalier, nous attaquons une pente assez raide qui nous mène jusqu'au col de Bocca San Petru à 900 mètres d'altitude.

col
Prendre de la hauteur en toutes choses

 


A mi pente, la vue dégagée sur le village de Serriera et le golfe de Porto est panoramique.
La deuxième partie de la grimpette est éprouvante pour le souffle et les muscles. Puis nous traversons une forêt d'altitude où quelques châtaigniers font leur apparition.
Dans la descente, les pierres sont couvertes d'humidité et malgré la méfiance dont nous faisons preuve pour éviter la glissade, je m'étale de tout mon long, le sac amortissant ma chute. J'ai la hanche et le creux des mains légèrement tuméfiés. Nous devenons encore plus méfiants lors de la traversée des différents torrents, grossis par les pluies de la nuit dernière, ce qui ne m'empêche pas d'y mettre le pied droit. Il y a des jours où la chance ne vous sourit pas.
Le village d'Ota apparaît dans le dernier virage. Il est construit sur la pente de la montagne. Nous avions réservé chez Félix en dortoir. Nous avons envie d'intimité et nous optons pour la chambre. En fait de chambre, on nous offre une suite : petit appartement pour six personnes avec cuisine et salle de bains. Nous en profitons pour faire notre lessive, pour nous étaler dans toutes les pièces en vidant les sacs à dos. En attendant l'heure du repas, nous déambulons dans le village, repérons la petite épicerie tenue par un couple de personnes âgées. Nous faisons quelques emplettes dont une petite bouteille de vin de myrte, fabriquée maison pour l'apéro de ce soir.
Au restaurant, nous sommes installés auprès d'un couple de rennais que nous avions rencontré à l'aéroport de Marseille. Il visite l'île de beauté en voiture de location.

 

pont
Pont génois

 

 

Huitième étape : Ota-Marignana
Durée : 5h00  Dénivelé : +700 -300  Longueur : 14km
Météo : Ensoleillé

Nous profitons de notre luxueux hébergement pour prolonger notre grasse matinée. Nous sommes ainsi les derniers à prendre notre petit-déjeuner. A l'épicerie, nous ravitaillons : saucisson, fromage, avant de nous diriger vers les gorges de la Spilonga.
Nous franchissons un merveilleux pont génois sous lequel coule un torrent aux eaux translucides. Le chemin, construit par les liguriens, présente la particularité d'avoir des marches construites à la longueur du pas de l'âne. Alors nous nous adaptons, âne bâté puis âne savant en parcourant les panneaux d'interprétation naturaliste, disposés tout au long du parcours. Le sentier grimpe le long des gorges, permettant de prendre de l'altitude et d'admirer le torrent en contrebas. Le chemin débouche à l'entrée du village d'Evisa. Nous nous installons, sur un banc public, à l'ombre d'un châtaignier pour sortir nos victuailles. Comme l'étape ne présente pas de difficultés majeures, nous prenons le temps d'un petit café à la terrasse. Devant la carte des desserts laissée négligemment sur la table, nous craquons pour un parfait à la châtaigne. Après ce savoureux intermède, nous reprenons notre route à travers une magnifique châtaigneraie. Plus nous nous éloignons du village, plus la végétation est laissée à son sort. Nous découvrons des châtaigniers hors d'âge, au tronc creusé, pouvant abriter plusieurs randonneurs en cas de fortes pluies. Les hommes ont aussi déserté les hameaux les plus reculés. Nous rôdons dans l'un deux où seule la chapelle est maintenue en état. Les grosses bâtisses de pierre ont perdu une partie de leur toiture, mais les murs restent debout, gardiens d'un temps révolu où des familles vivaient d'une agriculture de subsistance.

village
Au détour du sentier

 


Le gîte d'étape se situe à l'entrée du village, près du cimetière. Le village de Marignana ne dispose d'aucun commerce. Au gîte, nous prenons un pot avec deux autres couples, des nîmois et des suisses du canton du Valais.
Devant leurs pérégrinations passées (Népal, Dolomites, Alpes), nous nous sentons de petits randonneurs mais néanmoins d'en la même attente de ce plaisir de la découverte, des rencontres, de l'effort.
Nous nous retrouvons tous les six à table devant une soupe corse insipide, pleine de nouilles.  On sature de la soupe soi-disant corse. Le commerce a totalement remplacé l'accueil des randonneurs dans le sens noble du terme.

 

 

Neuvième étape : Marignana-E Case Revinda
Durée : 6h30  Dénivelé : +700 -700  Longueur : 19km
Météo : Beau et chaud

C'est avec soulagement que nous quittons Marignana.  Nous commençons à grimper vers les châtaigneraies. Puis, les arbres font place à la roche nue. Seuls les cistes, la lavande et les lys bordent le sentier. C'est un ravissement pour les yeux et les narines. Nous marchons à découvert. Tous les sommets corses se détachent en arrière plan. Certains sont encore couverts de neige. Nous atteignons le col, suivis par les Suisses qui ont vu débouler devant eux une horde d'une quinzaine de sangliers. La descente commence sur un replat herbeux. Nous en profitons pour poser les sacs et sortir les couverts.
La descente, en lacets, suit un torrent. Lors d'une traversée de gué, en amont, le torrent se jette dans une sorte de petite baignoire. Nous nous déchaussons et  le remontons de quelques mètres pour trouver de magnifiques pierres plates où poser nos affaires. Martine en profite pour se détendre dans ce bassin naturel alimenté en eau courante qui lui masse la nuque. Je m'approche pour la goûter du bout des pieds. La paroi est vicieuse et je me retrouve, d'un seul coup, la moitié du corps dans le jus. Nous restons là, tels des lézards, à nous prélasser en attendant que mes vêtements sèchent. Sous le couvert des arbres, nous rejoignons le refuge où flotte le drapeau basque. Nous retrouvons les Nîmois et les Suisses. Le refuge est la seule bâtisse, en pierres, rescapée d'un ancien hameau d'agriculteurs. Elle a survécu grâce à sa transformation en gîte d'étape. Elle domine toute la baie de Cargèse.
Le gardien arrive du village de Revinda en quad. Sa dégaine, tee-shirt, pantalon de treillis nous fait craindre le pire. Sa convivialité nous ravit et nous savourons un moment de bonheur dans cet endroit coupé du monde. Puis le groupe hétéroclite finit par nous rejoindre. C'est dans une ambiance décontractée que nous dégustons sous la tonnelle, une bonne bière corse.
Nous retrouvons dans cet endroit assez rustique une convivialité que les gîtes d'étape n'avaient pu nous apporter.

 

bique
Bêle, petite chèvre

 

Dixième étape : E Case Revinda-Cargèse
Durée : 5h00  Dénivelé : +500 -1000  Longueur : 12km
Météo : Brume

Nous nous réveillons sous une brume qui isole notre refuge du monde extérieur. Dommage, monsieur l'apiculteur, de ne pas proposer au petit déjeuner votre miel de maquis au lieu de ces insipides barquettes de confiture. Nous repartirons néanmoins avec un pot de votre production mais ce sont de petites intentions qui font tout la différence. N'ayez crainte, nous quittons ce havre de paix, comblés de votre accueil.
Nous hésitons  sur le départ du sentier avant qu'une voix forte nous remette dans le bon chemin.
Nous croiserons des chèvres en errance. Puis nous descendrons progressivement vers la mer. Nous ressentons une certaine hâte d'arriver à Cargèse alors que la lassitude ne s'est pas installée. Pas de courbatures, pas de blessures pour entraver notre marche, sans doute le syndrome de la dernière étape et du devoir accompli. Nous ne prenons même pas le temps de pique-niquer avant Cargèse.
Nous retrouvons Serge et Renée qui sont arrivés la veille. Nous profiterons de notre après-midi pour une bonne partie de farniente sur la plage, puis pour une visite de Cargèse, ses églises, son port.
Pour clore ce parcours de dix étapes, nous finissons notre soirée, attablés tous les quatre, à la terrasse du restaurant, en admiration devant le superbe coucher de soleil sur la baie.

 

soleil
Ce n'est qu'un au revoir !