Serions-nous donc venus pour une mission géologique sur ce territoire où le granit, le schiste et le calcaire modèlent la topographie du terrain, où les grandes failles divisent le paysage en petites entités diverses ?
Serions-nous venus pour une étude géographique, aux carrefours des départements de la Lozère, du Gard et de l'Aveyron, sur la ligne de partage des eaux Atlantique-Méditerranée ?
Ou bien pour une expédition botanique, tant est variée la flore et présent un nombre impressionnant d'arboretums ?
Que nenni, nous nous retrouvons une fois de plus entre amis pour partager notre bonheur de marcher dans une nature quasi intacte.


gorges
 

J'avais envie d'approfondir et de faire découvrir ce coin de Lozère, où dans un espace aussi restreint, se côtoient les Causses aux pelouses rases, les forêts de hêtres et de résineux et la moyenne montagne aux conditions climatiques si particulières. Nous sommes donc descendus à Salvinsac, petit hameau situé à quelques kilomètres de Meyrueis, dans les gorges de la Jonte. Eric et Marie-Hélène, anciens exploitants agricoles, nous accueillent dans leur camping et gîte d'étape. Ils se sont reconvertis dans l'accueil des personnes qui recherchent un havre de quiétude, de sérénité et de convivialité. Nous y retrouvons Alain et Catherine. Malheureusement la cheville d'Alain ne va pas mieux. Il ne pourra pas participer à toutes les étapes. Il nous rejoindra aux différents lieux d'hébergement par la route, permettant aux membres de l'équipe d'alléger les sacs. Après la défection de Marie-Claire, nous ne serons plus que quatre à entamer cette boucle de cinq jours sur le GR 66.

  Première étape : Salvinsac – Aire de Côte : 21,5 km et 7h30 de marche 

Dénivelé +792m -466m

Au réveil, une petite bruine humidifie l'atmosphère. Pas de soucis, une amélioration est prévue par Météo-France. Nous enfilons le coupe-vent et entamons la montée par la piste forestière du bois de Salvinsac afin de retrouver le GR.
Pour une mise en jambes, la grimpette est raide, puis nous retrouvons les prairies où paissent les lacaunes, espèce ovine pour la production de lait destiné à la fabrication du fameux roquefort.

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Lacaunes au Puech Pounchut


Puis nous croisons Eric, au pied du Puech Pounchut, avec son groupe de campeurs afin de leur faire découvrir la beauté et la richesse de sa contrée natale. Le Puech Pounchut offre un magnifique panorama sur le Causse Méjean, la Chaîne de l'Aigoual et pour l'anecdote et ceux qui n'y croiraient pas, l'extrémité des piles du pont de Millau. La piste forestière surplombe les gorges de la Jonte, d'un côté, et la forêt des Oubrets, de l'autre côté. La saison des framboises tire à sa fin. Chacun se délecte de ses petits fruits rouges qui mûrissent le long du chemin. Après le col de Bès, apparaissent les toits de lauzes du village de Cabrillac. L'heure du repas est proche. Nous profitons d'une prairie pour entamer le pâté cévenol et la tomme de mi-chèvre, mi-vache achetés la veille à la ferme de Jontanels. Le GR suit la route, avant de rejoindre les verts pâturages où paissent de nombreuses vaches de type Aubrac. Leur robe caramel, leurs yeux maquillés de noir, leur nonchalance les rendent fort sympathiques. Les herbes dorées envahissent le chemin, caressant nos mollets dodus de randonneurs aguerris. Elles ploient et ondulent sous l'effet du vent, donnant une note vivante de légèreté et de fragilité.

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Herbes folles

 
Puis le sentier débouche à nouveau sur une piste forestière. Stupeur, les sigles rouge et blanc du GR indiquent deux directions opposées. Consultation de la carte, point à la boussole, nous réalisons que nous avons quitté le balisage depuis un moment sans nous en rendre compte. Nous débouchons sur la piste qui mène vers l'Aigoual à l'ouest et vers le gîte à l'est, piste que nous devons emprunter demain. Après un quart d'heure en direction du levant, un panonceau jaune indique Aire de Côte à quatre kilomètres. Avec soulagement, nous entamons notre dernière descente. Mais c'est sans compter sur l'humour des agents de l'office national des forêts car trois kilomètres plus loin, le gîte s'est éloigné à nouveau de trois kilomètres, information confirmée par un jogger de passage. Nous fulminons. Nous en sommes à sept heures de marche effective et la demi-heure supplémentaire ne nous enchante guère. Nous arrivons enfin en vue du gîte, où Alain nous attend depuis quelques heures.
De nombreux cavaliers d'endurance partagent le refuge. Notre dortoir pour cinq personnes avec sanitaires privatifs est très confortable. Le jeune couple, qui tient la gérance, est fort sympathique et le dîner sera à la hauteur de l'hébergement. Nos efforts de la journée seront récompensés par des spécialités locales : alligot et saucisses aux herbes, fromages.
 

  Deuxième étape : Aire de Côte - L'Espérou : 13,5 km et 4 heures de marche

Dénivelé +563m -418m

En ce matin frais, où le vent de nordet vient calmer les ardeurs du disque solaire, Alain rejoint le quatuor. Après un petit déjeuner copieux, le groupe repart sur les traces de la veille. Le chemin serpente en corniche, offrant une vue plongeante de Valleraugue jusqu'à la Méditerranée. Après cinq cent mètres de dénivelé positif, nous arrivons en vue de la station météo de l'Aigoual. Le vent devient fort avec de nombreuses rafales soutenues. Chacun puise dans son sac pour remettre une deuxième voire une troisième couche pour se protéger de la baisse des températures. Un petit café chaud sera le bienvenu. Nous profitons de cette courte étape pour prendre le temps de visiter la station météo, de consulter les observations (7°c et 70 km/h en rafales) et d'écouter les prévisions pour les jours à venir. Elles sont de bon augure pour les trois jours suivants.Nous redescendons sur le versant sud de l'Aigoual, en direction de l'Espérou. Nous serons à l'abri d'Éole pour pique-niquer.

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Station meteo de l'Aigoual


Les repas du midi sont des moments de détente et de plaisir. Nous essayons de profiter des produits locaux (charcuterie, fromage) pour composer notre menu, même si cela rajoute quelques grammes dans le sac à dos. Nous atteignons la station de ski de Prat Peyrot. Quel avenir pour ces petites stations de ski en moyenne montagne, en ces temps de réchauffement climatique ? Un tel investissement pour une hypothétique affluence et présence de neige, sans compter la défiguration du milieu par les remontées mécaniques. Au col de la Serreyrède, la maison du parc national offre une halte autour d'une exposition consacrée à la transhumance des troupeaux de moutons et la vie des bergers.
A l'Espérou, nous prenons possession du gîte car les gérants ne sont pas sur place. Nous ne les verrons qu'au moment du repas. Le village de l'Espérou ressemble à une station touristique désertée par ses vacanciers. Un grand calme, triste. A la table du gîte, nous nous retrouvons entre nous.

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Dans la forêt de hêtres


Malgré un délicieux repas composé d'une omelette aux cèpes, d'une daube, la discussion avec le patron me laisse une impression mitigée.
Il nous donnera néanmoins, pour notre étape du lendemain, une variante qui s'avèrera très rafraîchissante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Troisième étape : L'Espérou – Dourbies : 27,5 km et 7 heures de marche

Dénivelé +563m -906m

Pour cette longue étape, Alain nous abandonne, retournant en stop à l'Aigoual puis à pied, récupérer la voiture à Aire de Côte. Au départ de L'Espérou, de nombreux GR se croisent ou se chevauchent. Ainsi les premiers kilomètres sont communs avec le GR 62, GR 7 et GR 71. Puis nous abandonnons rapidement les deux premiers pour filer plein sud vers le col du Minier. La piste forestière parcourt une immense hêtraie. De petits êtres au milieu de grands hêtres. Car la hauteur des arbres est impressionnante. Le silence, dans cette vaste forêt, est brisé par le bruit de nos pas et le bavardage incessant des filles.

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Lac des Pises


Au col des portes, nous optons pour la bifurcation qui doit nous mener au Lac des Pises. Une route bétonnée s'enfonce plein nord. Soudain, l'horizon s'élargit. Une plaine humide s'étale autour des monts du Lingas. Une route part sur la gauche rejoignant la ferme du Pialot. Cinq mètres plus loin, derrière une butte, le lac apparaît. Une tache bleutée entourée d'herbes blondes et d'arbres verdoyants. Catherine, comme à son habitude, ne pense qu'à patauger dans cette eau fangeuse. Une petite plage de sable nous invite à poser les sacs, sortir le casse-croûte et le réchaud pour le café. Nous serions bien restés plus longtemps à nous dorer au soleil, mais de nombreux kilomètres nous séparent encore de Dourbies.
Nous longeons le lac sur sa rive droite. Un panneau mentionne que "toute activité nautique et baignade est interdite". Catherine bravache, mais inspecte néanmoins les alentours à la recherche d'un éventuel garde du parc national.

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Panorama au col de Saint Guiral


A la maison des Pises, à droite de l'observatoire astronomique, un petit sentier grimpe, traverse un ruisseau, coupe à travers champs pour récupérer une piste forestière qui rejoint, au col de l'Homme mort, le GR .La piste, en corniche, surplombe le département de l'Hérault.
Au carrefour de Saint Guiral, nous avons atteint le point le plus sud de notre périple. La boussole s'aligne désormais vers le Nord. Un chemin pavé, descend le long d'un ruisseau, puis débouche sur une belle étendue de pâtures où paissent les troupeaux de moutons. Le soleil donne des teintes dorées et embrase tout le paysage. Moment de contemplation, au pied de roches éparses. Les chiens de berger viennent renifler les intrus et tentent de s'emparer de la chaussure de Martine. Nous continuons cette étape sur un mince ruban goudronné. D'un côté, le talus, de l'autre un ruisseau canalisé qui amène l'eau au village de la Rouvière.

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Herbages de la Rouvière


Nous grimpons jusqu'à la croix. Le village de Dourbies, ancré dans son écrin de verdure, entouré des versants des monts du Lingas, domine la rivière du même nom. Nous descendons jusqu'au cours d'eau, traversons le pont de bois et de métal, pénétrons dans le bourg par de petites ruelles pavées. Le nom cocasse des rues (Chemin des bavardes, Promenade de la Martine, ……) provoque une série de dédicaces photographiques. Nous arrivons à l'épicerie "Chez Sylvie" afin de se faire remettre les clefs du gîte. Alain est arrivé et nous allons le rejoindre. Une famille occupe une partie du gîte communal et nous offre un café en signe de bienvenue.Une fois installés et douchés, nous redescendons "Chez Sylvie qui tient également le bar-restaurant". Nous prenons possession d'une table sur la terrasse, près de l'église. Samedi soir, les gens se rassemblent autour de l'aire de pétanque, viennent au bar suivre le match de rugby sur le grand écran, et dînent. Le repas est copieux, et la serveuse nous propose le fromage, la carafe de vin supplémentaire, le café. Quant à savoir si tout cela est compris dans le menu, nous aviserons demain à l'heure de l'addition.
Alain et François finissent la soirée par une partie de pétanque, après avoir été chiné les boules auprès de la patronne.


  Quatrième étape : Dourbies – Aiguebonne : 17,1 km – 6 heures de marche

Dénivelé +759m -920m

Ce matin, le petit déjeuner sera servi au bar "Chez Sylvie" mais pas avant 9 heures du matin. Dés lors, nous en profitons pour faire un semblant de grasse matinée.Attablés, nous attendons notre collation matinale. Sylvie nous apporte quelques brioches, puis le jus d'orange avant de s'apercevoir que le percolateur a été débranché dans la nuit. Il faut donc compter une bonne demi-heure avant qu'il ne monte en pression et puisse remplir nos bols de café et de chocolat. Enfin au bout d'une heure d'atermoiements, nous nous apprêtons à régler l'addition. Mais Sylvie ne retrouve pas mon chèque de caution. Nous sommes atterrés par le no stress de notre logeuse. Elle explique que lors d'une soirée paella mémorable, un coup de vent fripon a balayé l'agenda et les chèques de caution. Sur la place de l'église, chacun tentait de rattraper le Crédit Lyonnais, le Crédit Agricole, la Banque Populaire et j'en passe. Mais dans l'obscurité ambiante, le mien a dû se perdre dans les touffes de lavande. Il est dix heures tapantes lorsque nous entamons l'ascension du col du Suquet. En nous retournant, nous apercevons le village, au fond de la vallée, où nous avons laissé Alain poursuivre ses pérégrinations photographiques.

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Vers le col du Suquet


La forêt est omniprésente sur cette portion de circuit. Vers midi, nous passons le pont de l'Ane qui surplombe le ruisseau du Bonheur. Heureux les simples d'esprit, le royaume du bonheur est à eux. Le GR 66 longe l'arboretum. Nous en profitons pour repérer quelques essences locales.Installés au bord de l'onde transparente, nous déballons nos victuailles. Nous aurions aimé faire trempette, mais les multiples panneaux EDF sur les lâchers d'eau nous incitent à la prudence. Le bonheur existe, mais il n'est pas toujours accessible. Nous poursuivons, via l'arboretum et le hameau de Saint Sauveur des Pourcils, jusqu'au col de la Croix Plantée. Une borne indique la frontière entre le Gard et la Lozère. Au col, la vue sur les Causses Noir et Méjean est remarquable.
Pour rejoindre le gîte d'Aiguebonne, nous devons traverser l'Arboretum de la Foux, implanté à la fin du 19ème siècle par le forestier Georges Fabre.
Nous allons y découvrir des espèces rares telles que des séquoias, des cèdres de l'Atlas, des sapins de Grèce. Des arbres aux dimensions gigantesques, de par leur hauteur et la circonférence de leurs fûts. A la sortie de la réserve arboricole, je doute sur la direction à prendre. D'un commun accord, nous poursuivons sur la gauche. Au bout d'un quart d'heure de marche, le sentier continue de grimper au lieu de descendre dans la vallée. Nous profitons de ce temps de réflexion pour prendre un encas. Puis demi-tour, mais presque aussitôt je m'aperçois de la disparition de mon appareil photo. Je retourne sur le lieu du goûter. Rien. Alors je repasse dans ma tête toutes les situations où il m'aurait été possible de poser ma boîte à images, lorsque Catherine, la perspicace, me suggère de jeter un œil dans mon sac. Bingo ! Quel soulagement ! Merci encore de m'avoir épargné une nouvelle ascension de l'Arboretum.

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Gîte d'Aiguebonne


Il s'ensuit une longue, longue, très longue descente par une piste forestière vers Aiguebonne. Arrivés sur l'asphalte de la D157, à la jonction des ruisseaux de la Foux et du Trézevel, nous sommes rassurés sur la proximité du gîte. Ancienne longère reconvertie en gîte d'étape, nous sommes logés dans une pièce confortable, à la décoration raffinée.A l'heure du repas, nous nous retrouvons à la table d'hôtes, avec la compagnie de trois randonneuses. Une escapade annuelle entre filles, pour ces trois parisiennes, qui font un périple de quelques jours autour de Lanuéjols.
Après ce repas fort sympathique et animé, nous pensons déjà à notre dernière journée de marche.


  Cinquième étape : Aiguebonne – Salvinsac : 25 km et 7h30 de marche

Dénivelé +675m -641m

Malgré les explications précises de Denis Jaillet sur le moyen de rejoindre Lanuéjols par la piste forestière, nous ne trouvons pas la bonne voie et continuons sur la route. Si vous passez par le village de Lanuéjols, arrêtez-vous à la boulangerie, le pain et la viennoiserie sont délicieux.Ce matin, le vent de Nord souffle fort et frais. A défaut de gants, nous conservons les mains dans les poches. Coupe-vent et polaires sont de sortie. Nous abordons le Causse Noir. De grands espaces de steppes entrecoupés de quelques bosquets de résineux. Des obstacles si peu nombreux que la tramontane y prend toute sa vigueur. Nous avons quitté le GR pour suivre les pistes du Causse. Mais des clôtures électriques, nous obligent  à prendre une direction un peu trop à l'est à mon goût.

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Sur le Causse Noir


Il est temps de bifurquer. Un tas de pierres calcaires entassé à proximité des fils nous permet de les franchir acrobatiquement.A l'estime, nous rejoignons le hameau des Mazes en passant par un chaos de pierres ruiniformes.
La traversée de cette plaine herbeuse, parsemée de buissons de chardons, est hors du temps. Pas une âme qui vive, pas une seule rencontre sur des kilomètres de chemins. Au Luc, nous rejoignons le GR 62 que nous suivons jusqu'à Meyrueis, en longeant les gorges de la Jonte.

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Chardons du Causse


Dans la ville de Meyrueis, nous rejoignons Alain qui est installé au bar. Une petite pause avant de faire les derniers kilomètres qui nous séparent de Salvinsac. Que de nouvelles constructions, je ne reconnais plus le chemin qui doit nous amener chez Eric et Marie-Hélène. Je décide de continuer sur le GR en pensant le quitter le plus tôt possible. Nous nous enfonçons dans un inextricable sentier envahi par la végétation jusqu'au moment où il faut renoncer à aller plus en avant. Il faut bien admettre que mon erreur d'appréciation nous a coûté pas loin d'une heure d'errance. Je ne vous raconte pas la tête renfrognée de mes coéquipiers, d'autant que la bruine se met à tomber. Après avoir repris le GR, nous tombons sur un écriteau indiquant le camping de la Cascade. Nous y arriverons à la tombée du jour, sous les moqueries d'Alain, Eric et Marie-Hélène. Nous finirons cette soirée autour d'un apéro à raconter les péripéties de notre séjour cévenol.